Point de vue / Histoire & Patrimoine
HÔTEL IÉNA

HÔTEL IÉNA
Dans l’intimité des maîtres des lieux
La visite de l’hôtel des Gadzarts, avenue d’Iéna, à Paris, se poursuit par l’exploration du deuxième étage, en compagnie de notre guide Michel Mignot (Cl. 160), historien de la Fondation Arts et Métiers.
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Par Michel Mignot (Cl. 160)
Publié le 2024-06-28

Après les premiers niveaux largement ouverts au public et décrits précédemment, visitons le deuxième étage de l’hôtel des Arts et Métiers dédié, de nos jours, principalement à la gouvernance de la Soce… après avoir été, il y a plus d’un siècle, celui des appartements privés des maîtres des lieux.

LA CHAMBRE DE « MONSIEUR »
Salle du comité de la Soce avec 6 des 12 portraits de grandes figures gadzariques offerts par le peintre Pierre-Marie Duthil (Ai. et Li. 159).
Dans l’angle le plus prestigieux de l’hôtel d’Iéna, avec vue sur la tour Eiffel, on trouve la « chambre de Monsieur », celle des premiers propriétaires, MM. Bernstein puis Singer. Aujourd’hui, elle abrite la salle du comité de la Soce, son principal organe de proposition, ce dernier regroupant 60 membres autour du président, le bureau, les élus des régions – autant de structures représentant plus de 30 000 sociétaires.De fréquentes réunions s’y déroulent sous la « surveillance d’une douzaine de regards », portraits d’anciens présidents et grandes figures gadzariques. Toutes ces œuvres ont été généreusement offertes en 2003 par le talentueux peintre Pierre-Marie Duthil (Ai. et Li. 159). Leur style, homogène, est inspiré des photographies des personnes représentées, tel Pierre Angénieux (Cl. 125), opticien hors pair, connu du grand public depuis les vols lunaires de 1964 et surtout depuis le 21 juillet 1969. C’est grâce à un objectif Angénieux que les premiers pas de l’homme sur la Lune ont été suivis par le monde entier.Citons également Marius Lavet (Cl. 110), inventeur de la montre à quartz ; Louis Delâge (An. 1889), constructeur automobile, président de la Soce de 1924 à 1927 ; René Couzinet (An. 121), aviateur, constructeur d’avions dont le fameux « Arc-en-ciel » avec lequel Jean Mermoz traversa l’Atlantique sud ; Fernand Picard (Pa. 123), père de la Renault 4CV, président de la Soce de 1965 à 1968 ; Eugène Houdry (Ch. 108), inventeur du craquage catalytique ; Marcel Môme (Cl. 117), fondateur de la Sagem ; Henri Verneuil (Ai. 140), metteur en scène de nombreux films populaires ; Pierre Bézier (Pa. 127), initiateur de la conception par ordinateur (CAO), auteur des « courbes de Bézier », président de la Soce de 1977 à 1980 ; Léon Chagnaud (Ch. 1881), fondateur de l’entreprise de TP Chagnaud, sénateur de la Creuse ; Nicolas Esquillan (Ch. 119), constructeur d’ouvrages d’art, dont le Centre des nouvelles industries et technologies (CNIT) à La Défense ; Paul-Louis Merlin (Ai. 1898), constructeur de matériels électriques, fondateur, avec Gaston Gerin (Ai. 100), des Ets Merlin-Gerin. Voilà une belle série d’ingénieurs novateurs et audacieux.

LA CHAMBRE DE « MADAME »
Bibliothèque encastrée dans des moulures arrondies comme dans tout le bureau.
Suivent les bureaux des secrétaires et assistantes du président et du délégué général. Ces bureaux occupent l’ancienne chambre de « Madame », dont les anciennes décorations murales ont été prélevées en 1925 par Mme Singer lors de la vente à la Soce. Ceci explique le relatif dépouillement mural de ces pièces, heureusement éclairées par l’accueil souriant des occupantes actuelles.Dans l’autre angle, sur l’avenue d’Iéna, l’ancienne salle de bains de « Madame » est devenue la salle d’Albin… bureau, de l’actuel délégué général, Albin Cantalupo (Ai. 190).Le lieu affiche une belle facture architecturale d’origine. Les angles sont arrondis avec des portes cintrées masquant placards et rayonnages, et même un coffre-fort. On trouve aussi des documents rares et précieux, comme un médaillon contenant une mèche de cheveux du duc de La Rochefoucauld, offert par son dernier secrétaire-collaborateur Junius Pérot (Ch. 1817).On perçoit l’omniprésence du duc dans ce bureau. Pas moins de trois bustes et un portrait rappellent la mémoire et l’importance fondatrice de « notre bon duc ». Les premiers, sculptés par Hippolyte Maindron (An. 1816), datent des années 1850-1860, peu après la création de la Soce. L’artiste s’est vraisemblablement inspiré des premiers bustes du duc réalisés à la fin des années 1820 par son ancien, le statuaire Jean-Victor Bougron (Ch. 1810), qui a bien connu le fondateur des Arts et Métiers, œuvres conservées au Louvre et à Versailles depuis Louis-Philippe.L’encadrement d’un portrait du duc a été signé et offert par François Auphan (An. 1815) à la Soce en 1880, à l’occasion du centenaire de l’École. En effet, c’est Auphan qui a convaincu le comité gadzarique de retenir définitivement l’année 1780 comme celle de la création, par le duc, du berceau des écoles d’Arts et Métiers à Liancourt (Oise), et non août 1786, naissance officielle de l’École par ordonnance royale de Louis XVI, ni même le 25 février 1803, date de la création par Bonaparte de la première école d’Arts et Métiers alors à Compiègne (Oise).Dans le même bureau se trouve le buste de Jean-Baptiste Dumas réalisé en 1883 par le sculpteur Eugène Guillaume. Jean-Baptiste Dumas n’était pas Gadzarts mais chimiste et homme politique français, dans les années de la création de la Soce. Il exerce une tutelle sur l’enseignement technique.Enfin, une pendule, signée Dethy, mérite un signalement comme témoin discret des confidences de la Soce depuis l’origine. Elle était déjà dans l’inventaire de l’ancien hôtel des Arts et Métiers, au 8 rue Chauchat, dans le IXe arrondissement de Paris. Habillée d’un marbre noir, elle est dite « à complication », car elle offre également une indication du temps lunaire.

Buste du duc de La Rochefoucauld, dominant le bureau.



















Tableau du duc paraphé par François Auphan (An. 1815), lors du centenaire de 1880.



























Buste de Jean-Baptiste Dumas par Eugène Guillaume.


















Très belle pendule ouvragée.


























LE BUREAU PRÉSIDENTIEL
Vue générale du bureau présidentiel.
Dans l’angle suivant le côté du jardin se trouve l’intimidant bureau présidentiel. Le mobilier, plus fonctionnel et confortable qu’harmonieux, permet réunions de travail et échanges fraternels et décisifs avec le président d’une des plus grandes associations d’ingénieurs d’Europe, rassemblant plus de 30 000 membres effectifs. Le mobilier et la décoration périphériques sont plus anciens et plus opulents. On y trouve un buste signé Maindron et un portrait par Henri Grévedon, qui semblent veiller et inspirer les décisions de « ses enfants ».Deux belles bibliothèques, l’une murale, encastrée d’origine, l’autre sur pieds, venant de la rue Chauchat, abritent les collections richement reliées des bulletins, annuaires et décisions de la Soce depuis ses origines. Elles consignent précieusement la vie fraternelle des Gadzarts et les évolutions technologiques dont ils sont, pour beaucoup, les inventeurs et contributeurs.Au-dessus de la bibliothèque murale, un camaïeu brun comporte en son centre un globe terrestre bordé de deux tiges d’acanthe. En appui sur l’une d’elles, accroupi, un jeune personnage aux cheveux enserrés dans un turban tient un instrument, symbole des bâtisseurs, le fil à verticalité, reconnaissable au triangle et au poids pendu. En appui sur l’autre tige d’acanthe, une silhouette juvénile se consacre à la lecture attentive des pages savantes d’un gros ouvrage. Le duo renvoie à l’intelligence intellectuelle et pratique de l’homme, l’ADN du Gadzarts ! Ce bureau a longtemps accueilli le service placement, lorsque le président avait son bureau au premier étage.Une belle cheminée de marbre, adossée à un imposant miroir mural, renforce encore la majesté et le rayonnement du lieu de pouvoir. Posée sur sa tablette, une pendule à six pieds attire les regards, objet raffiné de marbre, de bronze doré et de bronze patiné. Elle s’embellit d’une silhouette gracieuse de femme négligemment allongée, à l’antique, la main gauche appuyée sur sa tempe, et l’autre tenant un livre magistral. La pendule, entourée par deux cariatides, présente une double numérotation, arabe et romaine, parcourue par des aiguilles très ouvragées. Un baromètre d’origine Torricelli, autre objet ancien du XVIIe siècle, excite la curiosité, l’instrument de mesure se trouvant le plus souvent dans des demeures d’exception. Le fronton en bois sculpté, recouvert de peinture dorée, expose, sous une couronne feuillue, un heureux couple d’oiseaux, bec à bec. La scène naturelle s’oppose aux symboles qui figurent au-dessous.Quelques tableaux couvrent les murs, comme une vue du château de Liancourt qui abrita les préludes de notre École de 1795 à 1800, ou encore l’aquarelle d’Albert Aubry (An. 1891) représentant les différents uniformes de nos anciens(1). Enfin, une vue de l’ancien hôtel de la rue Chauchat rappelle le lieu du siège de la Soce de 1895 à 1925, avant son arrivée avenue d’Iéna.

Bibliothèque aux riches archives reliées et sa toile peinte en camaïeu au-dessus.


















LA SALLE BONSERGENT
À l’autre angle, côté jardin, se trouve l’ancienne chambre d’amis des premiers maîtres des lieux, avec cheminée et vue sur la quiétude du jardin. Après avoir accueilli le service comptabilité, c’est aujourd’hui une salle de réunion, à disposition des Gadzarts. Un jour par semaine, le club de bridge AM et ses membres passionnés s’y retrouvent.Cette pièce est nommée « salle Bonsergent », en souvenir de Jacques Bonsergent (1912-1940), promotion An. 130, premier fusillé de Paris le 23 décembre 1940, victime de son abnégation et de ses sentiments fraternels. Au soir du 10 novembre 1940, à la gare Saint-Lazare, mêlé involontairement à une bousculade avec des soldats de l’armée d’occupation, Jacques Bonsergent est arrêté. Au cours des différents interrogatoires qu’il subit, il clame son innocence mais se refuse à communiquer le nom de ses compagnons, endossant seul la responsabilité d’un acte qu’il n’a pas commis. Condamné à mort pour l’exemple par un tribunal militaire, il connaît le triste privilège d’être, à 28 ans, le premier fusillé de Paris. La veille de son exécution, alors qu’il vient d’apprendre que sa grâce a été refusée, il écrit à un camarade de promotion un dernier courrier qui s’achève ainsi : « Bien fraternellement et en vrai Gadzarts, adieu ».Sur la tablette de la cheminée, le buste de Jacques Bonsergent, en bronze à patine brune, réalisé par le sculpteur André Monclus (Pa. 140), rappelle sa mémoire, tout comme l’encadrement de son portrait photographique fixé sur le mur proche.Aux murs de ce salon sont accrochés six plaisants dessins à la plume et eaux-fortes, rares épreuves d’artiste. Ils sont de Jean-Marie Bruetschy (Ch. 124), qui a déroulé une belle carrière à la SNCF dans la région de Mulhouse, tout en exerçant ses talents artistiques comme beaucoup de membres de sa famille. Il est titulaire de la médaille de la Résistance et de la croix de guerre. Sa cohabitation avec Jacques Bonsergent dans ce salon apparaît légitime. L’artiste s’est aussi tourné vers la gravure, d’où des eaux-fortes et aquatintes appréciées, avec quelque 400 plaques répertoriées et exposées régulièrement. Ces six tableaux ont été généreusement offerts à la Soce par l’artiste à la fin de sa longue vie (1905-2003).Avant de rejoindre les troisième et quatrième étages, les derniers de l’hôtel, apprécions la beauté équilibrée de la galerie du patio central et de la petite véranda sur le jardin, ainsi que la superbe vue plongeante sur le hall d’honneur du premier étage et son double escalier d’accès.
Bronze à patine brune de Jacques Bonsergent (An. 130) par André Monclus (Pa. 140)














Dessin de Jean-Marie Bruetschy (Ch. 124). L’Alsacien dessinait aussi des paysages méditerranéens qu’il affectionnait, ici une maison au toit de tuiles romaines et un terrain d’oliviers très âgés.



























Patio et galerie du deuxième étage.



 

Michel Mignot (Cl. 160)


(1) Voir AMMag no 449, p. 142 ou ici

photos : crédit pour toutes : © Michel Mignot/AMM