La revue des ingénieurs et des décideurs industriels
Dernier n°
Figures Gadzarts
Bonjour Messieurs les Maires
Les récentes élections municipales nous ont soufflé le thème de ce numéro, celui de nos camarades ayant été portés à la tête de communes, petites ou grandes, et dont le rôle social leur a valu les très classiques places, avenues, boulevards, rues, allées, jusqu’aux modestes impasses. Le mandat de maire est la voie royale pour être honoré d’un odonyme.
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Par Henri Frier (Ai. 163) et Philippe Bréchon-Cornéry (Ch. 172)
Dans notre rubrique, nous explorons d’une part la durée – la très grande majorité des Gadzarts « odonymisés » le sont forcément depuis longtemps – et d’autre part l’actualité, les dossiers tout récents et ceux à monter pour lesquels il est attendu que les GT [groupes territoriaux] se mobilisent.
Une petite centaine de Gadzarts ont reçu un odonyme dans les villes dont ils furent maires. Ainsi pouvons-nous décompter les nombreux chefs-lieux de départements ayant été administrés par un Gadzarts : Arras (Louis-Émile Rohard-Courtin [Ch. 1855]), Béziers (Émile Suchon [Ai. 1885]), Chartres (Alexandre Brault [Ch. 1835]), Dijon (Paul Bur [Ai. 1890]), Laon (Léon Nanquette [Ch. 1888]), Marseille (Jean-Baptiste Brochier [Ai. 1845], sujet d’un prochain article dans notre rubrique « Grandes Figures », préparé par Patrick Cavallo [Ai. 177]), Montauban (Henri Pouché [Ai. 1874]), Nancy (Raymond Pinchard [Ch. 1905]), Perpignan (Jean Bourrat [Ai. 1876]), Saint-Brieuc (Charles Baratoux [An. 1861]), Tarbes (Anselme Frogé [An. 1847]), Tours (Marcel Tribut [Ch. 1912]), ainsi que Denis Poulot (Ch. 1847), maire du 11e arrondissement de Paris.
Dans cette liste, nous présentons aujourd’hui Paul Bur (Ai. 1890). Parmi les autres maires Gadzarts « odonomysés », nous avons retenu Augustin Isnard (Ai. 1893), à Cassis (Bouches-du-Rhône) ; Raoul Huchez (Ch. 1890), à Breteuil (Oise) ; les trois Trottier, Henri (An. 1828), Émile (An. 1828) et Jules (An. 1857), à Saint-Sylvain-d'Anjou (Maine-et-Loire) et à Hennebont (Morbihan), et François Briau (An. 1827), à Varades (Loire-Atlantique).
Selon notre habitude, nous présentons également deux noms qui pourraient mériter le montage d’un dossier d’odonyme : Alexis Robin (An. 1847), à Chantonnay (Vendée), et Maurice Belpomme (Li. 1936), à Lammerville (Seine-Maritime).
Trois maires sous l’Occupation allemande
Paul Bur (Ai. 1890) 1874-1957
Notre odonyme no 166 est la rue Paul-Bur à Dijon (Côte-d’Or), par délibération municipale du 8 juillet 1960. Pour mémoire, une barre d’habitation portait également son nom, avant d’être démolie par foudroyage cinquante ans après sa construction. Toute la longue vie de Julien « Paul » Antoine Bur (Ai. 1890), né à Dijon d’un père modeste employé de la Compagnie des chemins de fer PLM, se déroule dans la capitale de Bourgogne, à l’exception de ses études, à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), et quelques années parisiennes en début de carrière, dans les installations de chauffage central dont il fut pionnier. Président de la chambre de commerce de Dijon de 1936 à 1944, il fait créer, sous sa mandature consulaire, une formation nouvelle d’apprentissage. Sous l’Occupation allemande, il est désigné par le préfet comme l’un des membres (avec le chanoine Kir) de la délégation municipale, dont il devient le leader, avant d’être désigné maire de la ville par un arrêté du ministre de l’Intérieur, le 4 mars 1941, poste où il a tenu tête de toutes ses forces à l’emprise allemande. Dans sa lettre de démission envoyée en mai 1942 au même ministre de Vichy, il déclare « ne plus accepter de diriger une ville où l’on fusille chaque matin des Français ». Il doit cependant attendre le 22 décembre pour quitter son poste si éprouvant. Il rédige, fin 1944, un mémoire : « Trente mois d’administration municipale sous l’Occupation(1) ». Notons que c’est à son initiative qu’a été baptisé du nom d’Hippolyte Fontaine (Ch. 1848) un lycée de Dijon. H.F.
(1) Dijon, archives municipales, cote 14-Z-111.
Augustin Joseph Isnard (Ai. 1893) 1877-1956
Augustin Isnard (Ai. 1893) exploite, avec ses associés Ducros (de la promotion Ai. 1894) et Riposo, des carrières marseillaises de gypse et de calcaire. Une avenue menant au centre de Cassis (Bouches-du-Rhône), repérée sous le no 259 de notre inventaire, porte le nom de ce militant socialiste, maire de la commune de 1925 à 1945. C’est sous sa mandature qu’est acheté, en 1938, le domaine de Chantérac, ancien hôtel particulier de Désiré de Moustiers flanqué d'un grand parc, pour y établir le nouvel Hôtel de Ville. Le vignoble de Cassis lui doit son appellation contrôlée. À la déclaration de guerre, il doit rendre sa carte SFIO [Section française de l'Internationale ouvrière]. Son tombeau, immédiatement à l’entrée du cimetière qu’il fit agrandir et où repose Jean, son fils unique, mort en 1935 à 17 ans, porte la mention de sa qualité d’ingénieur des Arts et Métiers, ce qui est assez rare, et se présente comme une véritable affiche électorale, ce qui est surréaliste ! H.F.
Raoul Huchez (Ch. 1890) 1873-1956 (à gauche sur la photo)
Repérée sous le no 307 de notre inventaire, la rue Raoul-Huchez à Breteuil (Oise), où se trouve le bâtiment de la mairie, honore le modeste « quincaillier » ayant repris et développé l’affaire de « marchand de fer » de son père, Eugène Florentin. Elle est inaugurée le 4 mai 1950, à l’occasion de la remise par le préfet à la ville de la croix de guerre 1939-1945 avec étoile de vermeil. Cette nouvelle rue fut tracée sur le terrain de sa maison natale. Élu conseiller municipal en 1912, c’est après quatre ans et demi de guerre dans le 3e régiment du génie qu’il accède, en 1919, à la charge de maire, un mandat reconduit de 1929 jusqu’en 1945. Grièvement blessé à son poste lors de l’intense bombardement aérien de Breteuil, les 6 et 7 juin 1944, suivi de l’entrée de la Wehrmacht dans sa ville détruite à plus de 60 %, il reçoit pour son attitude la médaille de chevalier de la Légion d’honneur le 4 janvier 1950. C’est à sa descendance qu’il transmet le flambeau industriel en mariant son fils Eugène – à l’origine du groupe du même nom (horlogerie et treuils), toujours très actif aujourd’hui – avec Laure, la fille de son camarade de promotion Louis Joly.
H.F.
Un souhait d’odonyme pour un quatrième Gadzarts également maire pendant l’Occupation :
Maurice Belpomme (Li. 1936) 1918-2017
Par son parcours professionnel et social(1), Maurice Belpomme (Li. 1936) nous semble digne de recevoir, dans le village dont il a été maire, et avec l’appui du GT 072, une marque mémorielle du type odonyme. Constructeur du premier radar portuaire français, pionnier en matière d'ingénierie avec la création de la Sodeteg, architecte industriel de la première explosion nucléaire française, on lui doit aussi la construction de nombreux hôpitaux dans le monde et la rédaction de la charte mondiale des Nations unies pour la protection des sols. Il fut maire pendant six ans de Lammerville (Seine-Maritime), petite commune normande du Terroir de Caux.
H.F.
(1) Voir « In memoriam », par Daniel Rapenne (Ch. 156), dans AMMag no 400, daté de mai 2018.
Alexis Robin (An. 1847) 1832-1892
Alexis Robin (An. 1847) naît le 7 octobre 1832 à Saint-Germain-de-Prinçay, en Vendée. Après sa sortie de l'école d'Angers, ce fils de charpentier prend avec son père la direction des cinq fours à chaux existant à Chantonnay (Vendée). Épris de modernisme, il introduit dans le département la machine à battre à vapeur et installe des meules à broyer le plâtre pour l'agriculture. Il a d'autres ambitions pour sa région. Ses amis le poussent alors à entrer en politique et, en 1870, il devient conseiller municipal dans son village natal puis, en 1874, à Chantonnay. Quatre ans plus tard, il est élu conseiller d'arrondissement. En 1884, nommé par voie de suffrages maire de Chantonnay, il se consacre entièrement à la tâche. C'est dans ce cadre qu'il contribue à la création et à l'organisation de l’école primaire supérieure de la commune, dont il pose la première pierre le 4 novembre 1885. L’établissement (l'actuel lycée Clemenceau) ouvre à la rentrée de 1886. Il fait également établir le plan de la ville et fixe l'alignement, la dénomination et le numérotage des rues. On lui doit aussi l’agrandissement de l'école des filles, la mise en place de l’éclairage public de la ville grâce à vingt-cinq lanternes et, en 1887, l’installation d’une double bascule pour le pesage des charrettes et des bestiaux. Réélu en mai 1888, il continue la modernisation et l'expansion de Chantonnay. Création d'un lavoir public, ouverture de rues, déplacement de l'hôtel des Postes et Télégraphes sont parmi les grandes réalisations de ce mandat. Il agrandit l’école primaire supérieure et crée une deuxième école des filles. Son action au profit des écoles lui vaut la Légion d'honneur le 6 mai. Il reçoit le titre d’inspecteur de l’enseignement technique. Lorsqu'il décède, encore maire, le 29 février 1892 à Chantonnay, il n'a pas encore 60 ans. Trois mille personnes l'accompagnent au cimetière.
P.B.-C.
Les Trottier : Henri (An. 1828) 1815-1888, Émile (An. 1828) 1813-1899, Jules (An. 1857) 1841-1893
Deux frères, Émile et Henri, entrent à l'école des Arts et Métiers d'Angers en 1828. Ils sont nés à Montjean (Maine-et-Loire) d'un père serrurier. Ils ont un frère aîné, François (An. 1819), percepteur dans leur ville natale. Après un premier parcours professionnel séparé, ils fondent ensemble, en 1860, une « usine à fer » près d'Hennebont (Morbihan). Après des agrandissements successifs, elle deviendra « les Forges d'Hennebont ». Émile s'installe à Hennebont, tandis qu’Henri reste à Angers. Celui-ci se lance le premier dans la vie politique. Avec le retour de la république en 1870, il entre au conseil municipal d'Angers comme adjoint au maire. Il le restera jusqu'en octobre 1874, après avoir été maire par intérim en janvier de la même année. Il ne sollicite pas de nouveau mandat. Son gendre lui succède en décembre. Henri sera ensuite maire de Saint-Sylvain-d’Anjou (1882-1883) puis de la commune de Seiches (1882-1885) où il avait des propriétés. Durant ses différents mandats, il participe à la fondation de l'orphelinat municipal de garçons d'Angers. Il organise, à ses frais, l'éclairage au gaz de toutes les parties des hospices et de l'hôpital. La commune de Saint-Sylvain-d’Anjou lui dédie un square Henri-Trottier en décembre 2020. De son côté, Émile devient conseiller municipal de 1878 à 1882, puis maire d'Hennebont de 1882 à 1888. Il y crée plusieurs écoles qu'il finance lui-même. Il est fait chevalier de la Légion d'honneur en 1878 et sera promu officier en 1887. Lorsqu'il entame sa carrière politique, Émile charge son fils Jules (An. 1857) de la direction générale des forges. Celui-ci entre au conseil municipal d'Inzinzac-Lochrist, commune où se trouvent les forges, de 1874 à 1888. Jules succède ensuite à son père comme maire d'Hennebont de 1888 jusqu'à sa mort prématurée, début janvier 1893. Pendant son mandat, il inaugure l'adduction d'eau en 1891. Il est nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1889. La commune d'Hennebont leur dédie une rue Trottier dès mai 1893. Il existe aussi une « fontaine Trottier » offerte par Émile en 1895.
P.B.-C.
François Briau (An. 1827)
François Briau(1) (An. 1827) naît le 15 septembre 1812 au Louroux-Béconnais (Maine-et-Loire) d'un père tailleur de pierres. Il entre à l'école des Arts d'Angers en avril 1827. Après ses études, il s'établit entrepreneur de travaux publics et constructeur de lignes de chemin de fer. De 1833 à 1844, il réalise plusieurs routes stratégiques en Pays de la Loire et dans le Finistère. Au cours des douze années suivantes, il fait des travaux pour la ligne de chemin de fer de Tours à Nantes. De 1857 à 1859, il est élu maire de Varades (Loire-Atlantique). Il part ensuite en Italie monter l'infrastructure et la superstructure de plus de 250 km de voies. À son retour, il confie à l'architecte angevin Édouard Moll la construction d'une villa palladienne, le château de la Madeleine, aussi appelé le « Palais Briau ». En 1870, il crée la Compagnie des chemins de fer nantais. Celle-ci construit puis exploite la ligne de Nantes à Pornic. Il la développera ensuite vers Paimbœuf et Saint-Gilles-Croix-de-Vie. Dès 1875, par contrat, il oblige ses sous-traitants à ne pas faire travailler leurs ouvriers les dimanches et jours fériés. Il est de nouveau maire de Varades de 1875 à 1876, puis de 1878 à 1882. Il contribue au développement des écoles communales, favorise les cours du soir pour adultes et l'admission des moins de 6 ans dans les écoles publiques. Il propose de développer le premier réseau de distribution électrique, mais il échoue devant la réticence de la population. François Briau devient un grand propriétaire terrien. En 1886, il possède ainsi un domaine de 618 hectares répartis en 37 fermes. Il crée 16 exploitations modèles, dont quelques-unes subsistent encore. Sa ville natale, Le Louroux-Béconnais, nomme une place François-Briau à l'endroit où se trouvait sa maison natale. P.B.-C.
(1) Lire aussi sa « Grande Figure » dans AMMag no 306, daté de décembre 2007.