La féminisation de l’industrie, autre enjeu des Journées usines ouvertes
La revue des ingénieurs et des décideurs industriels
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Figures Gadzarts
La féminisation de l’industrie, autre enjeu des Journées usines ouvertes
Dans le cadre des Journées usines ouvertes (JUO), une centaine de collégiennes ont bénéficié, à Caen (Calvados), d’un programme sur mesure destiné à les sensibiliser aux formations techniques et technologiques : visites de sites industriels et rencontres avec des lycéennes. L’occasion de tordre le cou à certains préjugés aussi absurdes que tenaces et, pourquoi pas, de susciter des vocations !
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Par Christophe Duprez
Parmi les sites visités figure ReGNR, entreprise spécialisée dans la logistique et la circularité. Delphin Pothée, son chef de projet formation, a immédiatement été séduit par ce projet que lui ont proposé Florence Ferry (Li. 176) et Estelle Lizoret, responsable du bureau des entreprises chargé des partenariats avec le monde économique, au lycée polyvalent Dumont d’Urville – Laplace, à Caen (Calvados), de gauche à droite sur la photo.
LE DÉFI DU RECRUTEMENT
« Participer à une telle opération est une chance, s’enthousiasme Delphin Pothée. Elle nous permet de faire découvrir aux jeunes non seulement notre entreprise, mais aussi ce que signifie la circularité et comment elle se décline à travers toute une gamme de métiers : logisticien, réparateur, technicien de personnalisation… » L’homme est aussi passionné que passionnant, ce qui lui permet de conquérir rapidement un public qui n’est pas spontanément acquis à sa cause, en l’occurrence une vingtaine de jeunes filles scolarisées en quatrième au collège Langevin-Wallon de Blainville-sur-Orne (Calvados).
L’enjeu est de taille pour ReGNR : « Comme l’ensemble des entreprises du territoire, le recrutement se trouve au centre de nos préoccupations, à court, moyen et long terme. Ce type d’opération nous permet de mettre en lumière nos actions, la richesse de nos métiers et la possibilité offerte à tout type de profil de nous rejoindre et de s’épanouir. »
La question de l’attractivité des carrières dans des secteurs tels que l’industrie, la logistique et le bâtiment est en effet centrale. Une préoccupation à laquelle est particulièrement sensible Éric Gougeaud, proviseur du lycée polyvalent Dumont d’Urville – Laplace de Caen, coorganisateur de cette journée (voir encadré ci-dessous). Il déplore ainsi « un désamour pour ces domaines, en particulier l’industrie vers laquelle les jeunes s’orientent de moins en moins depuis maintenant plus de vingt ans ». Pour lui, la désindustrialisation du pays joue un rôle majeur dans ce phénomène : « Il est difficile pour eux de se projeter dans un monde qui peut paraître en déclin, alors qu’il est en réalité très dynamique, se renouvelle, se diversifie, travaille sur l’innovation, l’excellence, la performance… Encore faut-il le faire savoir, et c’est difficile. » Pour le chef d’établissement, il convient donc de donner une nouvelle image de l’industrie, plus en phase avec la réalité : « Les entreprises n’ont plus rien à voir avec ce qu’elles étaient. On ne travaille plus avec des bleus pleins de cambouis, mais avec des blouses blanches immaculées, au sein de sites modernes avec de la robotique, des projets innovants et des structures variées, de la microentreprise aux grands groupes. On peut travailler dans la mécanique, mais aussi la pharmacie, etc., via une large palette de métiers. Les JUO permettent de montrer la réalité du monde de l’entreprise et de l’industrie aujourd’hui. »
OUVRIR AUX JEUNES FILLES LE CHAMP DES POSSIBLES
Si ReGNR compte 45 % de femmes parmi ses collaborateurs, avec des postes ouverts à tous, sans distinction de sexe, en fonction des appétences et des qualités, il n’en est malheureusement pas de même dans l’économie hexagonale de façon plus générale, et dans l’industrie en particulier. « On pâtit de l’histoire, déplore Éric Gougeaud. Traditionnellement, les filières scientifiques et technologiques étaient davantage choisies par les garçons. Le lycée que je dirige était à l’origine un établissement technique composé quasi intégralement de garçons et, aujourd’hui, les filles représentent moins de 30 % des élèves de nos spécialisations dans le domaine de l’industrie, du bâtiment et de la technologie. » Aussi son objectif, en participant à ces JUO, est-il moins de recruter pour son établissement que de faire découvrir ces filières sous un autre jour : « Elles ne recèlent pas de places que pour les garçons ; elles offrent également la possibilité aux filles de trouver des parcours de réussite, quel que soit le niveau de formation, du CAP jusqu’à ingénieur. »
De surcroît, comme le souligne Florence Ferry (Li. 176), « si la quatrième constitue un âge où l’on a besoin d’avoir le maximum d’informations pour trouver sa voie, les filles ont souvent plus de mal à dénicher la leur. Elles manquent de confiance en elles. C’est en partie un problème d’éducation : leurs parents eux-mêmes ont du mal à les projeter vers certains types de métiers, en particulier scientifiques. Pour aller dans une école d’ingénieurs, on leur demande d’être bonnes en maths, en physique. Elles se mettent la barre très haut, se disent “je ne vais pas y arriver”. Alors qu’elles ont toutes les qualités pour le faire ! Les JUO leur donnent l’occasion de visiter des entreprises, de voir la multitude de métiers qui s’offrent à elles et de réaliser que c’est possible ! »
Confrontée à ce souci au quotidien, Estelle Lizoret acquiesce et complète : « Un autre souci réside dans le manque de mise en lumière de carrières de femmes ingénieures et scientifiques, c’est pourquoi ces jeunes filles manquent de modèles auxquels s’identifier. Or la féminisation de ces métiers constitue une demande du monde professionnel. »
« Les équipes mixtes sont plus efficaces, innovantes et respectueuses », confirme Florence Ferry (Li. 176), qui a fait toute sa carrière dans l’industrie.
Aussi, le message central que les deux organisatrices ont souhaité faire passer aux jeunes filles présentes, c’est d’oser, de se faire confiance et d’avoir de l’ambition. « Qu’on appelle cela de l’intuition ou autre, il y a quelque chose qui nous guide en permanence et que l’on a tendance à mettre de côté en se disant “non, je ne peux pas”, alors qu’en fait il faut toujours écouter cette voix intérieure ! Rien ne serait pire pour elles que d’arriver à 40 ans, se retourner et regretter de ne pas s’être lancées. Ce n’est pas grave s’il y a des échecs en chemin : nous en avons tous connu. Comme pour le cheval, il suffit de se remettre en selle ! », concluent-elles dans un éclat de rire.
Un lycée en phase avec les besoins des entreprises
S’il est parfois reproché au système éducatif français de ne pas être en adéquation avec les besoins du pays en matière d’emploi et de formation, cette critique ne peut guère s’appliquer au lycée polyvalent Dumont d’Urville – Laplace, à Caen, dans le Calvados. Labellisé « lycée des métiers de la construction, de l’ingénierie industrielle et du design », il accueille en effet 2 100 élèves, de la troisième prépa métiers aux classes préparatoires aux grandes écoles, en passant par la licence et la formation adultes.
Pour son proviseur, Éric Gougeaud, « cette vision pessimiste correspond plus à la filière générale. Car, pour ce qui est de l’enseignement technologique ou professionnel, il existe une réelle perméabilité entre le monde de l’éducation et celui de l’entreprise. Par exemple, sur les métiers d’arts, nous bénéficions d’un conseil de perfectionnement où siègent des membres des branches professionnelles concernées par les formations, ce qui permet de les faire évoluer. Sans oublier les stages et un certain nombre de projets et dispositifs à travers lesquels nous travaillons avec les différentes industries et adaptons ainsi nos formations aux enjeux d’aujourd’hui. » C.D.
Paroles de collégiennes
Marion, Maïly et Lalie, toutes trois élèves de quatrième au collège Langevin-Wallon de Blainville-sur-Orne (Calvados), font part de leurs réactions après avoir participé à la journée de sensibilisation aux formations techniques et technologiques organisée à Caen. Quel moment vous a plus particulièrement marquées ?
Marion : La visite du site, lorsqu’on a vu les quads et l’automobile. J’adore les voitures ! Maïly : La visite du lycée. Les élèves m’ont permis d’anticiper plus sereinement ce prochain passage. Lalie : Le site. J’ai été très impressionnée par la hauteur des étagères de stockage.
Cette journée vous a-t-elle permis de modifier votre perception du monde de l’industrie ?
Lalie : J’avais déjà à peu près cette image modernisée de l’industrie, donc cette visite n’a pas vraiment changé ma perception. En revanche, chez ReGNR, j’ai été surprise par la partie consacrée à la personnalisation d’objets et de vêtements.
Quelles sont, selon vous, les raisons qui expliquent le faible nombre de jeunes filles dans les écoles d’ingénieurs et les formations industrielles, et que faudrait-il faire pour les encourager ?
Lalie : Les femmes présentes dans ces formations et ces métiers ne sont pas suffisamment mises en avant. Il faut qu’elles viennent parler dans les collèges, les lycées… Ces JUO constituent donc une très bonne initiative qui peut nous pousser à nous questionner et à choisir de nous orienter vers des métiers d’ingénierie.
Propos recueillis par Christophe Duprez
Paroles de lycéennes
Léonore et Romane sont en première STI2D (sciences et technologies de l'industrie et du développement durable) et se destinent respectivement à des carrières d’architecte et de maître d’œuvre. De leur côté, Manon, Milla et Lola sont en première professionnelle « technicien d’études du bâtiment », option études et économie, et en cours de réflexion quant à leur avenir postbac : BTS, licence…
Pourquoi vous être orientées vers ces carrières à la spécialité bien affirmée ?
Romane : En troisième, j’ai eu l’occasion de découvrir ce lycée lors des journées portes ouvertes, et la STI2D est la filière qui m’a le plus intéressée. Léonore : Mon projet étant de devenir architecte, mes parents ont regardé quels établissements proposaient cette option. Les journées portes ouvertes ont fini de me convaincre. Manon : Les métiers du bâtiment m’ont toujours plu. Depuis toute petite, je préfère devenir architecte plutôt qu’exercer dans le droit ou autre. Milla : J’ai toujours aimé faire des plans ! Lola : J’ai le goût du bâtiment de longue date et j’ai découvert cette section pendant les portes ouvertes.
Lors de vos échanges avec les collégiennes, quels sont les principaux points que vous avez mis en avant et pourquoi leur recommander votre formation ?
Romane : On parle malheureusement très peu de nos spécialités aux filles. Alors que c’est exactement pareil que pour les garçons : on fait les mêmes choses, avec les mêmes cours et les mêmes profs. J’ai donc insisté sur ce point. Manon : Avec Milla et Lola, nous leur avons présenté notre formation : les activités durant nos semaines de cours, mais aussi nos stages dans le monde de l’entreprise, les difficultés pour les trouver et les apprentissages que nous avons pu mettre en pratique à cette occasion. Étant internes, nous leur avons aussi parlé de notre vie au quotidien. Nous leur avons dit de ne pas avoir peur : tout ira bien !
Qu’avez-vous particulièrement apprécié dans ces échanges ?
Romane : On a senti qu’elles étaient intéressées par ce qu’on disait. Elles ne connaissaient pas, notamment, la différence entre bac technologique professionnel et bac général.
Qu’est-ce qui, selon vous, permettrait d’encourager plus de jeunes filles à s’orienter vers des carrières dans vos domaines de prédilection ?
Léonore : Il faut casser les stéréotypes autour de ces filières. En STI, il y a plusieurs options. Fille ou garçon, on peut devenir ingénieur, travailler dans l’informatique, l’architecture, la construction… Il n’y a aucun machisme : dans notre classe, nous sommes 3 filles pour 15 garçons, et nous nous entendons tous super bien. Ce sont vraiment nos meilleures années ! Manon : Il faut avant tout les convaincre de ne pas avoir peur. Nous sommes peu de filles dans le domaine du bâtiment, alors que nous y sommes les égales des garçons. Allez vers ce que vous souhaitez faire, là où vous porte votre cœur : c’est notre vie et pas la leur !