Jean-Marie Guinard (Li.182), l’ébéniste numérique
À la croisée de l’artisanat et de la haute technologie, Jean-Marie Guinard (Li.182) développe depuis plusieurs années des procédés numériques uniques appliqués à la restauration du patrimoine mobilier. Cet ancien industriel devenu « ébéniste numérique » s’impose aujourd’hui comme l’un des rares artisans européens à maîtriser des techniques de modélisation et de reproduction 3D adaptées à des pièces historiques.
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Par Eric Roubert
Publié le 2025-12-01
Salon International du Patrimoine Culturel au Carrousel du Louvre (qui s’est déroulé du 23 au 26 octobre 2025) ... Devant son stand, les visiteurs s’arrêtent volontiers. Ils écoutent le regard curieux, les explications techniques d’un homme enthousiaste, un tantinet volubile, en perpétuel mouvement. Armé d’un scanner devant une sculpture et un écran d’ordinateur reproduisant les points de l’objet, il explique sa technologie. Jean-Marie Guinard (Li.182), formé initialement dans l’industrie automobile et manufacturière, a transposé dans l’univers de la restauration la rigueur du contrôle qualité et des outils de métrologie. Son approche repose sur « la numérisation intégrale des objets à restaurer à l’aide d’un scanner 3D performant, capable de relever les moindres déformations d’un meuble ancien — jusqu’à une variation équivalente à deux épaisseurs de cheveux. Ces relevés permettent de constituer un jumeau numérique du mobilier patrimonial, offrant une précision inégalée pour la détection des tensions du bois, la surveillance de son comportement dans le temps et la planification des interventions. Cette méthode, qu’il nomme constat d’état numérique, s’apparente à un diagnostic structurel assisté par modélisation 3D », comme il aime à le dire. Il présentera d'ailleurs cette technique à un congrès international en janvier prochain.
Greffe par empreinte numérique : une innovation exclusive
L’une des avancées majeures de Jean-Marie est la greffe par empreinte numérique, une technique de restauration additive permettant de reconstituer une partie manquante sans altérer la matière d’origine. « À partir du nuage de points obtenu via le scan 3D, le restaurateur modélise la zone endommagée, puis usine la pièce de remplacement sur une commande numérique 4 axes. L’ajustement est ensuite réalisé au centième près, garantissant une parfaite continuité entre ancien et neuf. Jusqu’ici réservée à la pierre, cette approche est inédite dans le travail du bois. Elle combine relevé 3D, modélisation paramétrique et usinage CNC, ouvrant de nouvelles perspectives pour les métiers d’art », explique l’ébéniste.
Reproduction et duplication d’éléments complexes
Grâce à la copie numérique d’éléments du patrimoine, Jean-Marie Guinard est en mesure de reproduire fidèlement des moulures guillochées, ornements sculptés ou éléments décoratifs rares. Ce procédé repose sur un flux de données entièrement numérique : scan 3D de la pièce, puis traitement géométrique du modèle, et fabrication numérique par usinage sur bois. « Ce continuum numérique permet non seulement la restauration mais aussi la préservation des données géométriques d’un patrimoine fragile, constituant une base documentaire exploitable pour de futures interventions », explique Jean-Marie.
Collaboration scientifique et outils sur mesure
Ses travaux ont été accompagnés par le campus d’Arts et Métiers de Metz, qui a apporté une expertise en modélisation, utilisation et qualification des scanners 3D, et sur les techniques d’usinage sur CNC 4 axes. L’ensemble du flux de travail — de la capture au façonnage — repose sur une logique d’ingénierie réversible : toutes les interventions utilisent des colles naturelles et des procédés démontables, assurant la conservation intégrale et la réversibilité des interventions sur l’objet restauré. De la cathédrale de Chartres en passant par le château de Chambord et de Fontainebleau ou encore la demeure de Stéphane Bern, le restaurateur de Metz accumule les expériences et poursuit son bonhomme de chemin, faire du numérique un outil de préservation plutôt que de transformation.